Cachez-moi cette réalité que je ne saurais voir !

Aimons-nous véritablement voir les choses comme elles sont ? Ne préférons-nous pas, bien plus, les voir comme nous les imaginons, comme nous les voudrions, comme nous les rêverions ? Chacun, au fil des années et des expériences vécues, selon ses origines et son éducation, selon ses fréquentations, selon son tempérament et ses aspirations, selon sa sensibilité et ses goûts, ainsi campé sur un point de vue unique et à nul autre pareil, s’est bâti au plus profond de lui-même une conception et une vision du monde qui lui est propre : de même que les hommes n’offrent pas deux visages semblables au monde, le monde n’offre pas deux visages semblables aux hommes.

A chacun sa vérité, dit le philosophe ; à chacun son monde, pourrait-on dire plus largement.

Ainsi une vision trop crue des choses, trop brutale, trop incontestable, trop vraie, souvent dérange, heurte, blesse, car elle n’est jamais parfaitement en accord avec le monde bien à soi que chacun s’est construit, fruit des amours d’une réalité et d’une personnalité.
Une vérité trop crue est un visage humain au saut du lit, sans maquillage, sans fard, sans apprêt, qui rappelle bien plus la réalité de notre condition qu’il ne charme et réjouit.
Il ne faut pas que les choses se montrent au saut du lit. Il faut qu’on les pare, les maquille, les apprête, non pour les travestir ou les voiler, mais pour les rendre les plus avenantes, les plus plaisantes aux yeux qui va les regarder, et selon ses goûts et ses attentes ; ou les moins rébarbatives, les moins austères, les moins dures. De même qu’il est mille façons pour un visage ou un corps de se parer, il est mille façons de parer les choses, selon sa conception des choses et du monde, selon ce que l’on aime voir, selon ce que l’on a envie de voir… ou de ne pas voir. Dissimuler et cacher, mettre en valeur et embellir, il existe autant d’art et d’artifices pour le faire au sujet des choses et des vérités de ce monde qu’au sujet d’un visage ou d’un corps.

Ainsi parées, ainsi vêtues, les choses, au lieu de nous être imposées sans fard et sans ménagement, deviennent autant notre œuvre, notre enfant. Il y entre alors inconsciemment de l’amour-propre, de la fierté, qui nous les font aimer, comme des enfants auxquels on pardonne les défauts et s’éblouit des qualités, aussi excessivement et irrationnellement pour les uns que pour les autres. Étonnez-vous ainsi que l’on puisse défendre avec autant de passion deux points de vue parfaitement opposés sur un même sujet !

Ainsi nous n’aimons pas les choses et les vérités trop crues, trop incontestables, déjà parées et habillées au point qu’il ne puisse rien en être ajouté, retranché ou modifié. Des choses où nous sommes confinés dans un pur rôle de spectateur sans possibilité aucune d’y être acteur.

Ma vérité n’est pas sa vérité. Si vous souhaitez qu’elle le devienne, laissez-lui le loisir de la parer et l’habiller comme il l’entend !

L’impressionnisme, puis l’art abstrait, où chacun y voit ce qu’il a envie d’y voir, les paysages brumeux où l’imagination peut ainsi travailler autant que les yeux, la demi-clarté de même, bien plus attachante que la pleine lumière, l’érotisme qui suggère plutôt que montrer, les grandes théories politiques qui font fi de la réalité du laborieux quotidien sont, s’il était besoin, de parfaites illustrations de ce principe éternel.

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