Et si nous allions contempler la vraie sagesse… au zoo

Les hommes sont des fauves en cage. Non ! Plus exactement, les hommes sont des animaux en cage. Mais des animaux de toute nature ; si les fauves sont les plus spectaculaires, font parler d’eux et frappent les imaginations plus que tous autres, parcourez un zoo, et vous y trouverez une multitude d’espèces, des plus redoutables aux plus pacifiques, des plus glorieuses aux plus obscures. Mais toutes ont un point commun : elles sont en captivité, elles sont prisonnières, que ce soit dans un enclos ou dans une cage ; elles sont privées de cette liberté que la nature leur a concédé lorsqu’ils vivent « au naturel ».
Eh bien !  les hommes sont comme les animaux du zoo. Eternels captifs, tel est le pauvre destin que leur réserve leur exceptionnelle et redoutable intelligence.
Captifs car, tel l’animal qui, au-delà des barreaux, entrevoit tout un paysage, tout un monde, auquel jamais il ne pourra avoir accès, notre intelligence, par le biais du savoir, des rêves, des réminiscences, nous fait en permanence entrevoir des choses à jamais inaccessibles. Les époques révolues, qui étaient des âges d’or ; la jeunesse, elle aussi révolue, et à jamais perdue ; les temps futurs inaccessibles, forcément plus prospères; la grande richesse, la grande intelligence, la grande beauté, les grands talents, auxquels chacun aspire, mais distribués si parcimonieusement, sources d’autant de frustration que d’admiration; le grand amour, mythe romantique, auxquels tant aspirent sans espoir de jamais le vivre.
Ainsi le lot commun de la vie humaine, c’est d’espérer, aspirer, rêver, admirer, envier, jalouser, regretter, des choses qui  jamais ne serons vécues. A travers les barreaux de la morose vie quotidienne, d’entrevoir sans cesse un paysage enchanteur à jamais interdit.
Source de frustration profonde, ou évasion momentanée et bienfaisante vers un paysage enchanteur ?
Observez les animaux du zoo : tous ils sont résignés, les redoutables tigres, autant que les timides gazelles. Les plus courageux autant que les plus couards. Ils ont compris qu’il  ne servait à rien de s’épuiser à vouloir vaincre plus fort que soi. Certes, fraichement sortis de leur jungle natale, brutalement confinés dans un espace clos, les plus volontaires, les plus hargneux, se sont acharnés à forcer les barreaux, à recouvrer cette merveilleuse liberté dont ils ne soupçonnaient pas même la valeur lorsqu’ils en disposaient. Mais, comprenant que les barreaux étaient plus forts qu’eux, ils ont sagement renoncé, ils ont philosophiquement accepté leur sort. Renoncer n’est pas démissionner, reconnaitre qu’il y a plus fort que soi n’est pas abdiquer sa dignité. Bien plus c’est signe de sagesse, certes pas une sagesse exaltante, certes pas une sagesse de nature à enthousiasmer et enflammer des esprits, mais une sagesse réaliste…. et diablement efficace pour faire face aux grandeurs et servitudes d’une vie de tous les jours, qui n’est pas sans cesse héroïque et glorieuse, loin s’en faut.
A ceux qui se lamentent de leur sort, qui se complaisent en stérile regrets, qui rêvent d’un avenir mirifique qui jamais ne sera, je leur conseille d’aller au zoo… qu’ils observent avec attention et sans préjugés ces animaux, dont nul ne peut affirmer qu’ils sont heureux, mais dont nul, pas plus, ne peut affirmer qu’ils sont malheureux. Ils se diront peut-être alors que ces tranquilles animaux sont infiniment plus sages qu’eux….